Ecrire

Ici se déroulera un récit autobiographique en plusieurs chapitres.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

1 – Premier voyage

C’est comme un rêve et, pourtant, les souvenirs sont bien présents et bien à toi. Tu en as souvent revécu des bribes, la nuit, tu les as remis en scène, avec changement d’éclairage, de décor, de costume… Ce voyage t’a conduite vers le premier événement marquant de ta petite enfance…Voyage marquant et même fondateur ; mais pas au sens où l’on creuse des fondations, non, car le résultat a plutôt été ici de saper une base déjà quelque peu fragilisée…

La traversée dure plusieurs jours. Tu es une petite fille de quatre ans, très brune et bavarde. Tu aimes beaucoup le bateau, tu y rencontres des gens très gentils, qui te parlent, te sourient, t’embrassent. Tu marches le long de couloirs interminables, avec des portes de chaque côté, toutes pareilles, tellement pareilles que tu ne sais pas derrière laquelle se cache ta mère. Et tu t’égares, mais ce n’est pas bien grave, quelqu’un t’aide toujours à retrouver ton chemin. Ton père n’est pas venu, il est resté dans la chambre d’hôtel où vous viviez avec lui. Maman dit : Oui, tu le reverras bientôt, il travaille, tu sais, il gagne de l’argent, pour payer notre retour…

Tu arrives dans un pays étrange, où tout est différent : le Maroc. Il fait chaud ; la lumière est éblouissante, les couleurs vives, le sable blanc ; les gens s’expriment dans une autre langue, même ceux de ta famille, même ta mère, et tu ne comprends plus ce qu’elle dit, lorsqu’elle ne s’adresse pas à toi. Les adultes ont l’air de se disputer quand ils parlent entre eux ; des bribes de phrases en français émergent d’un discours violent, rugueux. Ton grand-père est un homme immense, vêtu d’un long vêtement blanc avec une capuche. Sa voix est grave et son visage flou, comme s’il n’avait pas de regard. Ses pieds sont chaussés de babouches pointues…

Tu es si mignonne que tout le monde veut te toucher, te prendre dans ses bras, te garder. Un jour, dans la rue, une dame très douce te tend la main et tu la suis. Elle te parle tendrement, te cajole, caresse tes cheveux, te donne à manger des gâteaux… Chez elle, c’est une oasis de paix, où règne une agréable pénombre, filtrée par des voilages que le vent soulève légèrement ; personne ne crie ni ne s’agite. Mais soudain surgit ta mère comme une furie ; elle hurle, sanglote, trépigne, puis te frappe, pour t’apprendre à ne pas suivre n’importe qui. Tu ne comprends rien : elle te bat et t’embrasse en même temps, te serre trop fort dans ses bras ; elle te fait peur, tu préférais l’autre, mais tu n’as pas le droit de choisir…

Plus tard, il y a encore un long voyage en bateau, qui te ramène vers la ville où tu es née ; vers ton père surtout, ton amour. Tu ne l’as pas vu depuis des mois, tu ne sais pas combien, et tu viens d’entendre des mots affreux à son sujet ; la tante Esther disait : tu ne peux pas rester avec lui… quel salaud !ce n’est plus possible, tu dois le quitter !…

Novembre, à Paris. Sous la verrière d’une gare, circulent des courants d’air froid. Tout est gris. Tu as peur, sans savoir encore de quoi. Maman te tient par la main comme toujours, elle est brusque et sèche, elle te bouscule ; elle marche trop vite et tes petites jambes s’agitent, se fatiguent à courir ; mais ça lui est égal, elle est pressée, elle ne pense pas à toi…

Fin du voyage, arrivée à l’hôtel de la rue Galande, devant la porte de votre chambre ; mais on ne peut plus l’ouvrir, parce qu’un huissier l’a fermée pour toujours, tu ne sais pas pourquoi. Tu entends dire que papa est parti habiter ailleurs. Maman pleure bruyamment. Ses sanglots secouent jusqu’à ta main, sur laquelle la sienne est crispée encore plus que d’habitude. Elle s’accroche, comme si c’était toi qui la tenais, l’empêchais de tomber, la protégeais. Elle répète : Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Où est-ce qu’on va dormir ? Je n’ai plus rien, j’ai tout perdu… Et toi, la petite fille, tu te sens perdue aussi, comme tous les objets qui sont derrière la porte de la chambre, perdue pour ta mère… Elle ne te parle pas, ne te regarde pas ; toute à son chagrin, elle t’oublie… Tu ne pleures pas mais tu as ton regard grave, insondable, et ce visage impassible qu’on te verra désormais trop souvent… Tes larmes, tu les laisseras couler quelques jours plus tard ; elles se mêleront à celles de ton père, sur le quai de cette gare sombre et glacée que tu connais déjà. Et ton père plongera dans la nuit, emportant à jamais ton amour et le sien…                                                                                                                                                                                                                                                              

2 – La chambre de l’oubli

Trente-cinq ans après, à Roissy, avec ta sœur. Ton père arrive d’Israël. Petit homme replet en costume clair. Visage défait, joues flasques, double menton, larges oreilles décollées, poches sous les yeux ; regard délavé, inquiet, fatigué. Il demande qui tu es. Ta sœur lui répond qu’il doit le deviner. Sonia ? Linda ? Myriam !!  Non, il ne voit pas. Il ne te reconnaît pas. Tu es toujours aussi brune, mais tes joues sont moins rondes et tu n’as plus rien de l’enfant qu’il a bercée, consolée, cajolée. Soudain, ta sœur prononce ton prénom et il porte la main à son cœur, il se sent mal. L’émotion de te revoir aurait pu le tuer. Tout essoufflé, il dit : j’ai eu une crise cardiaque le mois dernier… Impossible de l’embrasser, de le serrer contre toi, ton corps a désappris la tendresse avec lui, c’est un étranger ; toi non plus, tu ne l’aurais pas reconnu… Pourtant, tes traits ont quelque chose des siens et cela te trouble ; tu le regardes et tu te vois vieille, lassée de vivre, c’est effrayant…

À Paris, dans un café, seule avec cet homme que tu ne peux appeler Papa. Tu lui montres tes albums de photos. Tu lui montres comment tu as grandi sans lui. Il est drôle, volubile et peut-être un peu hâbleur. Il te parle de l’amour qu’il avait pour ta mère, des corrections qu’il lui a données, parce qu’elle les méritait, quand elle se rebellait – moi je l’ai connue petite fille, tu sais, elle était tellement jolie, mais sauvage, il fallait la dresser… Il te raconte comment elle s’est sauvée, une fois, et comment il l’a retrouvée après une semaine de recherches ; dans sa voix, frémissent encore la colère et l’incompréhension : je l’ai frappée, frappée et enfermée pendant deux jours, pour qu’elle comprenne

Toi, tu rassembles les bribes que t’a confiées ta mère, des années après, et quelques trous, dans le tissu de ton histoire, se comblent enfin. Mais il y reste beaucoup de mensonge et de vide et, tu l’admets maintenant, ton enfance ne sera jamais un refuge vers lequel tu retournerais sans peur ; encore moins un vêtement qui réchaufferait la tristesse, quand elle se glace en toi… Ton enfance, c’est l’absence et la nudité ; c’est une porte à jamais fermée, derrière laquelle dorment tous les trésors perdus. C’est cette chambre du silence et de l’oubli, dont tes parents t’ont dérobé la clé…                                                                                                                                                                

3 – Jacky / 1

J’avais cinq ans, lorsque ma mère a chassé mon père, en Novembre 1952. Elle ne voulait plus entendre parler de lui. Elle a dit à tout le monde qu’il nous avait abandonnés ; qu’il avait disparu sans laisser d’explication… Comme elle ne pouvait pas subvenir à nos besoins, l’Assistance publique nous a recueillis. Ma plus jeune sœur était déjà placée dans une famille, près de Rambouillet. Elle n’avait alors que quelques mois. Georges, mon frère, et Myriam mon autre sœur, ont abouti dans une pension, à Nogent-sur-Marne. Quant à moi, je suis retournée auprès de ma mère. Nous avons habité un certain temps chez Maurice Bohbot. Pourquoi m’a-t-elle gardée avec elle, alors qu’elle s’est séparée des trois autres ? Parce que je suis l’aînée ? Parce que je suis sa préférée ? J’ai toujours pensé que c’était Georges, son « chouchou ». Elle s’en est toujours défendue avec véhémence.

54 rue des cendriers, dans le vingtième arrondissement. Ménilmontant, tout près du Père-Lachaise. Nous habitions au deuxième étage. L’escalier de bois était gris pâle, à force de lavages. Les marches rendaient un bruit mat, sous les pas. Les murs étaient peints en deux couleurs : marron-rouge pour la partie inférieure et marron clair au-dessus. Dans l’entrée, il faisait sombre. Ma mère me disait toujours de faire attention : il pouvait y avoir quelqu’un, un Arabe, caché derrière la porte. Pendant des années, j’ai rêvé qu’un homme me poursuivait dans des couloirs obscurs ; je voulais courir mais mes jambes pliaient sous moi. Pourtant, c’était sa peur à elle, pas la mienne. Personne ne m’a jamais embêtée, à cette époque-là. Ni plus tard, d’ailleurs. Peut-être avait-elle de mauvais souvenirs du Maroc ? Je ne sais pas, elle ne m’en a rien dit…

Comme la plupart des Juifs marocains exilés en France, Maurice exerçait le métier de tailleur pour homme. Il travaillait chez lui. Dans l’atelier, il y avait  un grand tapis. Maurice cousait assis sur le sol, avec les jambes croisées devant lui. Je le regardais avec admiration. J’essayais de l’imiter ; quelquefois même, je l’aidais. Les tissus sentaient bon. C’étaient des lainages assez fins, gris foncé, gris-bleu, gris clair ; le plus souvent unis, parfois finement rayés. Maurice en faisait des costumes. Il y avait une grande table, avec un fer à repasser très lourd et de grands ciseaux. D’abord, il coupait les différentes pièces de la veste ou du pantalon. Puis il les assemblait avec du coton à bâtir. Après, il fallait les coudre solidement. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu une machine. Tout devait se faire à la main. Je revois bien Maurice en train de travailler : il préparait de longues aiguillées ; il cassait le fil avec ses dents, puis il le roulait entre le pouce et le majeur, pour y faire un nœud. Il gardait toujours autour du cou un mètre-ruban souple ; et à son bras gauche, une pelote hérissée d’épingles. Il tirait l’aiguille avec régularité. Son médius droit était terminé par un dé. L’ongle de son auriculaire, très long et recourbé, lui servait à enlever les fils de bâti.

Maman cousait aussi ; elle assurait les finitions, je crois : ourlets, boutonnières et surfilage… En plus, elle était chargée du ménage et de la cuisine. Elle m’envoyait souvent faire des courses, juste en bas. Dans le quartier, il y avait surtout des Arabes. Les petites boutiques débordaient de musiques et d’odeurs épicées. Les commerçants étaient gentils avec moi. Une fois, je remontais avec un bouteille de lait. À cette époque-là, c’étaient des bouteilles d’un litre, en verre. Arrivée sur le palier, j’ai trébuché et la bouteille est tombée. Je me souviens de cette blancheur un peu épaisse, qui se répandait sur le bois gris. J’ai pleuré. Pendant longtemps, ce souvenir est resté très douloureux. Je n’ai jamais compris pourquoi. Ma mère s’énervait facilement ; elle criait ; elle était parfois violente, mais je ne crois pas qu’elle m’ait battue. Pas cette fois-là, en tout cas… Quant à Maurice, il m’adorait et je le lui rendais bien. C’était le deuxième homme de ma vie, très doux et souriant. Quand je revenais de l’école, il m’aidait à faire mes devoirs. Nous lisions ensemble. Il me prenait sur ses genoux. J’entends encore sa voix grave et rauque, dans mon oreille ; je me souviens de sa patience, si éloignée de l’agitation inquiète de maman…

Souvent, deux cousins de Maurice venaient à la maison. J’ai oublié leurs prénoms. Ils mettaient sur leur tête une kippa. Maurice aussi. Ils récitaient des prières en hébreu, tout en balançant leur buste d’avant en arrière. C’était entre le chant et la déclamation. J’essayais de comprendre ce qu’ils disaient. Ma mère ne priait pas avec eux. Quelquefois, nous mangions du pain azyme. J’aimais ce gâteau étrange, fade et croquant, qui collait au palais. 

4 – Jacky / 2

Une fois par semaine, mais je ne sais plus quel jour, maman m’emmenait aux bains-douches. C’était assez loin, il fallait marcher longtemps. Elle me tenait par la main, sans douceur. Enfin, nous descendions quelques marches entre des feuillages et c’était là, sur la gauche. Contre les murs carrelés, tous les bruits résonnaient. Sifflements joyeux des hommes en train de se laver ; rires et cris des clients qui s’interpellaient ; tintements de la caisse enregistreuse, à l’entrée ; crépitement vaporeux de l’eau chaude, qui jaillissait des douches… Ma mère me savonnait énergiquement. Je crois que je la frottais aussi, avec un gant. On se lavait les cheveux avec des berlingots de shampooing Dop. Il en existait de plusieurs couleurs ; mais le parfum restait le même pour tous. Le corps de maman était petit, déjà maigre. On voyait ses côtes. Ses seins pendaient, comme deux poches vides. Elle portait au cou une médaille en forme de cœur, qu’elle n’enlevait jamais. Dessus, il y avait une inscription que je ne pouvais pas déchiffrer. Un jour, elle m’a promis qu’elle me donnerait ce bijou quand je serais grande. Elle l’appelait mon « shaddaï » ; ce nom mystérieux me faisait rêver. Depuis, j’ai un peu étudié l’hébreu et j’ai compris : « shaddaï » est un des noms de Dieu ; et c’est le mot qui est écrit sur le cœur en or de ma mère. Elle le porte toujours. Maintenant que je sais lire ce qu’il y a dessus, je n’ose pas lui demander si elle se souvient de l’époque des bains-douches et de sa promesse. Je crois qu’elle ne s’en séparera qu’à sa mort. C’est tout ce qui lui reste de sa propre mère, décédée en 1940…

Avec Maurice, je crois que nous étions heureuses. Moi, en tout cas, je l’étais. Et j’imaginais que cette vie-là durerait toujours. J’ai appris beaucoup plus tard que Maurice aimait maman. Dans la journée, elle travaillait pour lui et accomplissait les tâches domestiques. Mais le soir, c’était différent. Après le dîner, il y avait souvent des rires. Maurice plaisantait et chahutait parfois avec elle. Puis Je me couchais, sur le canapé du séjour. Je ne me souviens pas e la chambre, mais ils devaient y dormir tous les deux, dans le même lit. Ou c’était peut-être dans l’atelier. Les Marocains dorment à peu près n’importe où : sur un tapis, sur un fauteuil ou sur une simple natte, à même le sol. Je l’ai constaté lors de mes récents voyages… Maurice voulait épouser ma mère. Mais ses parents n’ont pas donné leur accord. Bien qu’il eût plus de trente ans, il n’a pas envisagé de leur désobéir…  

Noël 1953, chez Maurice. Celle qui deviendrait bientôt ma mère adoptive était avec nous. Elle avait apporté pour moi un beau cadeau, un baigneur en celluloïd. Mais je me sentais triste. Peut-être venait-on de m’annoncer que je partirais avec elle en Février ? Je n’avais envie de quitter ni maman, ni Maurice, mais je n’osais pas le dire. D’ailleurs, on ne me demandait pas mon avis. Tout était déjà décidé… Je regardais le baigneur de loin, comme s’il n’était pas pour moi. Je m’en souviens très bien. Plus tard, je l’ai prénommé Jacky et j’ai beaucoup joué avec lui. Mais ce soir-là, je ne voulais pas le prendre dans mes bras. C’était sans doute ma façon de protester contre ce qui allait arriver… 

 


 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 commentaires

  1. gballand

    Un récit fort émouvant et pourtant, je le connaissais déjà un peu. La petite fille s’interroge peut-être encore…

  2. Adrienne

    j’ai été entièrement « prise » par ce récit… et j’aimerais lire la suite
    je m’étonne comment des souvenirs si lointains peuvent encore me faire mal aujourd’hui et je vois que je ne suis pas la seule ;-)

    1. Danalyia

      Merci pour ce commentaire ! Oui, certains souvenirs douloureux peuvent le rester longtemps. Heureusement, l’écriture permet de les mettre à distance…
      Pour ce qui est de la suite du récit, elle est longue…

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